Dans les entrailles de Chaplin’s World, un nouveau décor se prépare
Du Manoir de Ban aux plateaux de cinéma reconstitués, Chaplin’s World s’apprête à écrire une nouvelle page de son histoire. Repris par Museum Studio, le musée de Corsier-sur-Vevey veut renouveler l’expérience de ses visiteurs sans perdre l’âme de Charlie Chaplin. Immersion dans un domaine où la fiction surgit à chaque détour.**
Corsier-sur-Vevey** — Dès les premiers pas, le monde extérieur semble s’éloigner. Au bout de l’allée bordée d’arbres, la façade blanche du Manoir de Ban se détache dans la lumière. Derrière la maison, le parc descend doucement vers le Léman. Plus loin, les Alpes ferment l’horizon.
C’est ici que Charlie Chaplin trouva refuge en 1952, après avoir quitté les États-Unis. Il y passa les vingt-cinq dernières années de sa vie avec son épouse Oona et leurs enfants. Aujourd’hui encore, le domaine conserve quelque chose de cette intimité familiale.
On pousse la porte du manoir. Dans les pièces silencieuses, les photographies, les meubles et les objets personnels semblent attendre le retour de leurs propriétaires. Un piano, une table dressée, quelques portraits de famille: Chaplin n’est plus seulement l’immense figure du cinéma mondial. Il redevient un père, un mari, un homme vieillissant entouré des siens.
Mais quelques mètres plus loin, le calme s’efface.
Dans la fabrique des rêves
Un passage mène au Studio. La lumière change, les murs se resserrent et le visiteur bascule dans l’univers du cinéma. Soudain, Charlot est là: chapeau melon, petite moustache, pantalon trop large et canne de bambou.
Les décors s’enchaînent comme les séquences d’un film. Une rue pauvre rappelle *The Kid*. Une machine gigantesque fait ressurgir *Les Temps modernes*. Plus loin, le barbier juif du *Dictateur* semble prêt à reprendre son discours. Des silhouettes de cire apparaissent dans la pénombre tandis que des extraits de films donnent du mouvement aux murs.
On ne regarde plus seulement l’œuvre de Chaplin: on marche à l’intérieur.
Les visiteurs ralentissent, sourient, prennent la pose et se laissent surprendre. Les enfants découvrent les gags. Les adultes reconnaissent des images anciennes, parfois vues pour la première fois dans leur jeunesse. Les langues se mélangent, mais le rire demeure universel.
Depuis son ouverture en 2016, Chaplin’s World a accueilli près d’un million de visiteurs issus de plus de 70 pays. Dix ans plus tard, le musée entre dans une nouvelle phase de son histoire.
Depuis le 1er avril 2026, la direction du domaine a été reprise par Museum Studio, une société spécialisée dans la conception et la gestion de lieux culturels. Son défi tient en quelques mots: faire évoluer Chaplin’s World sans transformer le Manoir de Ban en simple parc d’attractions.
Avant cette reprise, les équipes de Museum Studio ont passé plusieurs mois à explorer le domaine, à étudier ses collections et à dialoguer avec la famille Chaplin. Car ici, chaque transformation touche à une mémoire encore très présente.
Il ne s’agit donc pas de reconstruire entièrement le musée, mais d’en renouveler les usages. Des expositions temporaires et immersives, des spectacles, des rendez-vous musicaux, des événements familiaux et des parcours nocturnes doivent progressivement investir le Manoir, le Studio et les quatre hectares du parc.
Le domaine pourrait ainsi changer de visage au fil des saisons. On y reviendrait pour une exposition, un spectacle ou une promenade dans les jardins à la tombée de la nuit. Chaque nouvelle proposition devrait cependant rester au service du récit de Chaplin.
Un artiste toujours contemporain
Au fil de la visite, derrière l’humour et les pirouettes de Charlot, une autre réalité affleure. Chaplin parlait de pauvreté, de solitude, d’injustice, d’exil et de liberté. Ses personnages étaient des êtres fragiles, malmenés par la société, mais toujours capables de tendresse et de révolte.
Ses films n’ont presque pas besoin de mots. Un geste, une démarche ou un regard suffit. C’est sans doute pour cela qu’ils continuent de toucher des publics de toutes les générations et de toutes les cultures.
La nouvelle direction souhaite également faire dialoguer cet héritage avec le travail d’autres artistes. Cinéma, photographie, musique, arts graphiques, mode et spectacle vivant devraient se rencontrer autour de l’œuvre du cinéaste.
Car Charlie Chaplin ne fut pas seulement acteur et réalisateur. Il était aussi scénariste, producteur, monteur, compositeur et observateur attentif des bouleversements de son époque. Son œuvre continue d’influencer les créateurs contemporains bien au-delà du cinéma burlesque.
Le rapprochement de Museum Studio avec le Grand Palais Immersif lui confère une expérience supplémentaire en mise en scène numérique et en création d’expositions spectaculaires. Mais à Corsier-sur-Vevey, la technologie devra avancer avec prudence. Le vrai décor existe déjà: c’est le Manoir, son parc et l’histoire de la famille qui y vécut.
Un équilibre fragile
La direction générale de Chaplin’s World a été confiée à Yannick Joguet, qui possède plus de treize ans d’expérience dans l’hôtellerie et le divertissement. Il devra accompagner cette transformation tout en renforçant l’attractivité internationale du site.
Pour Delphine de Canecaude, directrice générale de Museum Studio, le domaine doit devenir une plateforme culturelle où se conjuguent émotion, innovation et transmission.
L’équilibre sera délicat. Jusqu’où peut-on moderniser un lieu de mémoire sans en dissoudre l’authenticité? Comment séduire de nouveaux visiteurs tout en préservant le silence d’une maison encore habitée par les souvenirs?
Récompensé en 2018 par le prix du meilleur musée européen, Chaplin’s World est déjà l’un des sites culturels majeurs de la Riviera vaudoise. Son avenir se jouera précisément dans cette tension entre fidélité et renouvellement.
Comme une dernière scène
La visite s’achève dans le parc. Après la pénombre du Studio, la lumière paraît presque irréelle. Le vent remue doucement les branches et, entre les arbres, le Léman réapparaît.
Le Manoir est toujours là, immobile, avec ses fenêtres ouvertes sur le paysage. Pourtant, derrière ses murs et dans les entrailles du musée, une nouvelle mise en scène est déjà en préparation.
Charlie Chaplin savait faire surgir l’émotion d’un geste minuscule. C’est peut-être là que se trouve le véritable défi de cette nouvelle aventure: inventer, surprendre et émerveiller, sans jamais faire disparaître l’homme derrière le personnage.
Chaplin’s World ouvre un nouveau chapitre
Photos Christian Bonzon

