Les visages derrière les masques
Les guggenmusik avancent serrées, en blocs colorés. Costumes phosphorescents, maquillages outranciers, perruques défiant toute logique capillaire. Sous les masques, on devine des regards rieurs, concentrés. Les trompettistes gonflent les joues jusqu’à la caricature, les percussionnistes frappent avec une énergie presque tribale.
La musique n’est pas lisse — elle est vivante, rugueuse, volontairement décalée. Elle cogne contre les murs, rebondit sous les arcades, traverse les manteaux. Les vibrations passent par le sol, remontent dans les jambes.
Un enfant, sur les épaules de son père, bouche ses oreilles une seconde — puis éclate de rire. Une dame âgée bat la mesure avec sa canne. Deux adolescentes maquillées de paillettes improvisent une danse au milieu de la rue.
À chaque pause, les musiciens lèvent les bras, haletants. De la buée s’échappe des embouchures. On aperçoit des doigts rougis par le froid sur les pistons argentés. Un détail minuscule : un gant troué, décoré d’un autocollant fluorescent.
Le souffle des chevaux dans l’air froid
Puis le rythme ralentit. On entend un autre son : celui, feutré et régulier, des sabots sur la pierre. Les chevaux apparaissent, précédés d’un silence respectueux.
Leurs flancs brillent sous la lumière pâle. Des crinières tressées de rubans rouges et jaunes ondulent à chaque pas. Les naseaux exhalent un nuage blanc qui se dissipe aussitôt.
Un cavalier, costume médiéval sur les épaules, incline légèrement la tête. Une jeune fille en cape dorée caresse l’encolure de sa monture avant de reprendre sa posture. Les harnachements sont décorés de clochettes discrètes qui tintent doucement, presque en contrepoint des tambours.
Le contraste est saisissant : la puissance sonore des Guggen, puis la noblesse tranquille des chevaux. La foule se resserre, les smartphones se lèvent, mais certains baissent simplement les yeux pour observer le rythme hypnotique des sabots.
Un petit garçon tend la main. Le cheval passe à quelques centimètres, masse vivante et chaude. Le regard de l’animal, sombre et calme, traverse la foule sans s’y perdre.
Les dragons surgissent
Et soudain, l’imaginaire déborde.
Un dragon vert émeraude ondule entre deux fanfares. Sa tête articulée claque doucement, ses écailles captent les reflets du ciel gris. À l’intérieur, on distingue les silhouettes des porteurs qui avancent en cadence.
Les enfants crient, mi-fascinés mi-inquiets. Une mère rassure, sourire aux lèvres : « Ce n’est qu’un dragon de carnaval. »
Le fantastique s’invite sans prévenir. Les créatures colorées croisent les chevaux, les cuivres répondent aux grondements simulés du monstre. La ville devient décor de légende.
Lumière de fin d’après-midi
Vers 16h30, la lumière décline doucement. Elle accroche les façades pastel, souligne les contours des costumes, fait briller les
instruments comme des éclats d’étain. Les ombres s’allongent sur la Place de la Planta.
Les musiciens jouent encore. Les chevaux quittent peu à peu le cortège. La foule, elle, reste. On parle fort, on rit, on partage un vin chaud.
Un musicien retire son masque : visage rouge, cheveux collés au front, sourire immense. Un cavalier desserre sa sangle. Les dragons sont déposés contre un mur, redevenus inoffensifs.
Le Carnaval de Sion n’est pas seulement un défilé. C’est une respiration collective. Une parenthèse où la ville accepte le vacarme, la fantaisie et la proximité.
Dimanche, sous les cuivres et les sabots, Sion battait d’un même cœur.
Carnaval de Sion – dimanche 15 février 2026
photos©Christian BONZON

